Escale au carnaval de Rio
Rio de Janeiro, 25 février 2001, 15h30. Comme tous les brésiliens ici présents, j’attends l’ouverture des portes du sambodrome, Avenide Presidente Vargas.
La patience, indispensable compagnon de voyage si l’on veut survivre au Brésil, me tient compagnie. J’ai finalement pu acheter, au marché noir une place bon marché. Ciel bleu, 38 degrés, pas l’ombre d’un nuage. Le sambodrome, rue bordée de gradins sur un kilomètre, fut conçu et construit en 1984 par Oscar Niemeyer, l’architecte de Brasilia. C’est à cet endroit qu’a débuté le carnaval Officiel de Rio en 1928.
Le carnaval, comme le mardi gras, serait une fête d’origine païenne. En Europe, au Moyen-Âge, il donnait lieu à des festivités débridées jusqu’à ce que l’église, réformée ou non, parvienne à le domestiquer. Au Brésil, ancienne colonie portugaise, même l’étau féroce de l’inquisition ne parvint à étouffer ces célébrations, où rythmes africains et costumes indiens enrichissent les festivités d’une façon spectaculaire. Pour certains le terme carnaval dériverait du latin carne vale « adieu a la viande ». Ainsi, pendant les quarante jours du carême, les brésiliens catholiques renoncent à toute consommation de foie, de steak, d’alcools et de pâtisseries. En compensation, anticipant le grand sacrifice, ils se livrent à tous les « pêchés » en l’honneur du roi Momo, le roi du Carnaval.
La fête se prépare durant tout l’année, et fournit ainsi quantité d’emplois – plus de 80 chars allégoriques gigantesques et 60’000 costumes sont ainsi créés pour les quatorze « escolas de samba » qui défileront tout au long de ces deux nuits de folie. Cette année par exemple. L’escola de Sangueiro, compte à elle seule plus de 4’800 figurants. Pour l’occasion, 14 compositeurs et paroliers composeront également textes et musiques. L’ensemble étant renouvelé dans sa totalité à chaque carnaval.
Un mois avant les festivités, généralement dans les Favelas avoisinantes, commencent alors les répétitions des différentes écoles. Chacune a son thème, sa couleur, sa samba. Dans le mois de septembre, les différentes musiques gravitent sur toutes les ondes. Chaque école possède son directeur artistique, véritable chef d’orchestre dirigeant les opérations. Au terme des défiés, la meilleure école sera désignée par un jury composé de 60 personnes, suivant des critères complexes : percussion, Samba do Enredo, (thème musical), chorégraphie du portabandeira et do mestre sale (Porte drapeau et maitre de danse), chars allégoriques, costumes, harmonie et coordination des chorégraphies. Les championnats est âprement disputé. Le vainqueur devient la fierté de Rio et du Brésil.
16h00 – Ouverture des portes. Après avoir passé plusieurs contrôles, me voici dans la section 1 du sambodrome. Je m’empresse de choisir un bon emplacement. Je suis visiblement le seul gringo dans cette partie ultra populaire des gradins. L’endroit est bon, car il permet d’entrevoir tous les préparatifs en coulisse sur la piste. L’attente commence. La première escola « Paraiso do tuiuti » défilera à 21h. La septième et dernière de cette première nuit, la fameuse « Beija flor » prendra son envol le lendemain matin à l’aube dès 5h00. Le spectacle pour l’instant est dans les gradins : les cariocas des quartiers pauvres de Rio ont débarqué en masse. C’est avant tout leur fête. Chacun est venu pour encourager son école préférée. Certains viendront durant deux nuits de suite, dansant dans les gradins pendant plus de quinze heures. De temps à autre un anonyme entonne une chanson populaire sitôt reprise en chœur par des milliers de brésiliens. Alors la samba, telle une déferlante, embrase tous ces corps durant quelques instants. On assiste alors à un véritable raz-de-marée de mouvements.
Par-ci, par-là, des familles déballent leur pique-nique : coxinha de galinha, frutas, caipirinha, cerveja, pasteis, guarana… blancs, noirs, indiens et métis vont ainsi se côtoyer l’espace d’une nuit de frénésie, sans la moindre discrimination. Les classes sociales oublient leurs différences perdant ainsi la mémoire durant cette courte trêve.
Le béton transpire. La température est de 35°. le peuple soupire. Les derniers rayons de soleil s’en vont réchauffer d’autres latitudes. Moment particulier où magie, crépuscule et mélancolie sont intimement liés. La respiration se fait plus lente, la lumière s’évapore, la douceur des couleurs transforme les visages. A une centaine de mètres à tribord, le premier carro alegorico (char allégorique) se met en place, alors qu’en face de moi sur le bitume, au-delà de la barrière et des barbelés, s’animent avec lenteur journalistes, caméramens, invités, balayeurs et créatures somptueuses dans leurs parures de reines. Parenthèse au pays des mille et une nuits. Une mulâtresse des favelas, déesse d’une nuit, offre son corps béni des Dieux aux objectifs endiablés des photographes. Ces scènes se répéteront régulièrement pendant les pauses et seront parfois agrémentées de quelques pas de samba ensorcelés. En réponse, l’écho enthousiaste et chaleureux de la foule est instantané.
Pour l’occasion, la nuit a revêtu son plus beau costume. Les étoiles, venues nombreuses pour le spectacle se bousculent dans la voute céleste. 20h50 – La tension monte. La piste s’anime de plus en plus, prête à décoller. Le puxador (chanteur) entonne la samba do enredo. Des milliers de voix lui répondent dans un même élan généreux. C’est alors que la bateria da escola entre dans la danse. Il est 21h00 précise. Organisation rigoureuse qui contraste sévèrement avec le quotidien habituel brésilien. Les 400 percussionnistes costumés s’élancent sur le bitume dans un même élan de folie. Le maître de bateria, Thor, pur-sang noir, qui a le rythme dans le sang, dicte la cadence, à l’aide d’un sifflet.
Certains grands maître dirigent ainsi leur section durant plus de vingt ans. L’Afrique n’est pas loin. La Guinée, le Congo, le Mozambique ou l’Angola se profilent à l’horizon. L’histoire, qui parfois a mauvaise mémoire, se rappelle aujourd’hui que c’est en 1888 seulement que l’esclavage fut aboli au Brésil.
Maintenant surdo (tambour), cuica, pandeiros, repiques, reco-reco, chocalhos, sont en ébullition. Transe des instruments de percussion. Mémoire de la terre brulée et des ancêtres déracinés. Sueurs et frissons. Ensuite viennent les principales factions de l’école : les chars allégoriques à la décoration barroque, les baianas qui tournoyent dans leurs fantastiques jupes à cerceaux – les baianas rappellent l’histoire du cortège, lui-même importé de Salvador de Bahia à Rio en 1877. Puis c’est le tour du mestre-sale (maitre de danse) et du porta-bandeira (porte-drapeau) qui tournoient et virevoltent sur la piste avec élégance et légèreté dans leurs costumes de vers luisants. Strass et paillettes à profusion. Virtuosité époustouflante de ces danseurs qui souvent représentent leur école de génération en génération. Les costumes sont d’une créativité à faire pâlir d’envie les Lagerfeld, Gaultier ou autre grand styliste européen. Fantaisie, imagination débridée et savoir-faire sont au rendez-vous. Luxe intense qui descend dans la rue, l’espace d’une nuit de magie, pour revêtir les plus démunis : parure de tête à plumes de 150 cm de diamètre, capes à sequins, bottes de peau de lézard, seins peinturlurés ou siliconés, cache-sexes recouverts de pierreries, travestis, corps tatoués. Ici comme à Vevey durant la fête des vignerons, chaque participant pourra acheter son costume, parfois à raison de quinze mensualités pour les plus défavorisés. La plupart des acteurs de cette fantastique célébration sont d’origine modestes et descendent de leur favelas respectives pour participer au carnaval. Ils attendent ces quelques heures de gloire passagère depuis des mois. Paradoxalement certaines camarotes, véritables loges de luxe comprenant boys, frigos, nourriture et boissons à discrétion se louent pour 20’000 reais la nuit (18’000 CHF).
Vu des gradins, le cortège ressemble à une sorte de scolopendre géant multicolore et chatoyant, menaçant d’emporter Rio dans le tourbillon de la samba. La palette des couleurs est infinie. Durant tout le temps du défilé le puxador mène les chants, reprenant la samba do enredo. Les différents mouvements de la foule bigarrée et hétéroclite sont conjugués à tous les temps. Pas de visa pour l’immobilisme. Chaque corps ondule, se déhanche, ou sourit. Certains, parfois, sont même pris d’un fou-rire. La procession se termine au bout d’une heure par les anciens de l’école à qui la foule rend un ultime hommage.
Quelques minutes de pause, le peuple s’assied et reprend son souffle. On se désaltère, on somnole, on grille une cigarette, on s’étire, on reprend son pique-nique, on s’embrasse, on fraternise avec son voisin, on échange des commentaires. Les camions de la voirie dégagent le macadam pour la prochaine école. Les balayeurs dans leurs costumes orange dansent en balayant les déchets. C’est aussi leur fête. Mais c’est déjà la section de bateria de salgueiro qui martèle le sol d’un pas cadencé. Le goudron frissonne. 400 percussionnistes ensorcelés. 400 paires de lunettes rondes cerclées de fer brisant l’atmosphère, 400 crânes rasés, 400 pandis et chemises blanches désarticulés qui marchent comme un seul homme. Sobriété. Hommage magnifique à Ghandi. L’émotion est grande. A l’horizon, perché sur la montagne, dans le parc de Tijuca, le Corcovado bouche bée, applaudit tandis qu’une trace s’inscrit déjà dans ma mémoire.
Les écoles de tradiçao, Unidos da tijucam, Salgeuiro, Mocidade et de Portela défileront ainsi dans une frénésie de surréalisme, de bruit, de sueur et de confusion sans interruption jusqu’au petit matin. Dans les gradins ou sur la piste la sensualité aura côtoyé durant toute la nuit la joie et le plaisir.
Lundi 26 février, 6h00 du matin. La foule vient de passer sa première nuit blanche haute en couleur. Les plages d’Ipanema, de Copacabana et de Botafogo se réveillent et mes yeux sont ensablés. L’aube s’étire. Au loin, sur la montagne, la favelas de Rio Comprido laisse apparaître son véritable visage. Sur le bitume, la dernière escola, l’une des plus réputée, celle de Beija-flor, deuxième l’an passé, suscite un véritable tremblement de terre dans les gradins. Ultime soubresaut, après la fatigue accumulée, d’une foule en délire qui entonne une dernière fois la samba dans l’allégresse générale.
7h30, La première nuit du carnaval est consumée. Je viens d’assister au plus long spectacle de mon existence. Quinze heures d’affilée. J’ai les lombaires en lambeaux. Les corps, visiblement fatigués, descendent les dernières marches avant de s’engouffrer péniblement au goutte-à-goutte vers la sortie. Une diva noire m’offre une dernière caipirinha. Certains spectateurs, voisins d’une nuit, s’embrassent chaleureusement avant de se quitter. Ils ne se reverront sans doute jamais. À l’extérieur du sambodrome, l’empreinte de la fête, telle une estampe, est gravée sur plusieurs kilomètres. Lendemain de fête. Il fait déjà chaud. Chacun rentre chez soi le cœur en fête et la tête en émoi. Dans chaque mémoire, le long des trottoirs, les images se bousculent, donnant naissance à une trace indélébile. Le mot fête a trouvé sa définition. Chaque classe sociale s’oriente dans une direction : Bairro de Madureira, Copacabana, Barra da Tijuca, Favela da Rocinha, Zona Norte, Chapeu Mangueiro, Central do Brasil. Bon voyage !